MON DRAPEAU EST BLANC
Je suis artiste.
Je ne suis pas criminel.
Le pays où je suis né commet un crime international.
Je refuse d’être complice de la terreur que la Russie exerce contre l’Ukraine.
J’ai levé ma toile blanche — le nouveau drapeau de la Russie, symbole d’un appel immédiat à mettre fin à cette violence injuste.
Je crois que chaque citoyen russe doit faire de même : résister et refuser d’être entraîné dans ce crime contre l’humanité.
— Vlas Kuzma
ACTE I
Porte-drapeau sans armée, Vlas Kuzma effectue son propre débarquement en Normandie.
Le lieu où la libération a commencé devient une scène de guerre intérieure.
La côte, autrefois choisie pour porter le premier coup contre le fascisme, devient le site d’une autre confrontation — silencieuse et personnelle.
Il hisse une toile blanche sur un mât, la déclarant Nouveau Drapeau Russe.
C’est une démarche de conscience, un acte de résistance et d’auto-exil —
un pas en dehors de l’identité, un refus de rester le fragment d’un régime animé par la guerre.
« Mon art est à la fois mon étendard, ma peinture et mon drapeau de guerre.
Mon cri intérieur contre l’absence d’humanité — un linceul pour les tyrans et leurs partisans. »
Le geste de lever un drapeau vide évoque le rêve avant-gardiste de la tabula rasa —
la surface vierge comme promesse de renouveau.
Mais ici, le vide n’est pas utopique, il est éthique :
un refus de porter les symboles entachés par la guerre de l’État russe.
Ce blanc n’est pas vide.
C’est un Nouveau Drapeau, tendu à chaque citoyen russe —
un appel à arrêter cette guerre avant qu’elle n’efface tout ce qui est humain.
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DRAPEAU BLANC
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Médium : Art performance (live, durée prolongée) ; toile comme drapeau montée sur un mât en cuivre, geste répétitif en public.
Intervention post-performance : Acrylique et sang de l’artiste sur la toile ; mât en cuivre raccourci dans le cadre de la transformation.
Matériaux : Toile, tube en cuivre, peinture acrylique, sang de l’artiste.
Dimensions : Toile : 105 × 125 cm ; mât en cuivre : 300 cm pendant la performance, transformé à 176 cm après.
Granville, Normandie, France
— 24 février 2023
Performance live créée en réponse à une année de guerre à grande échelle en Ukraine, présentée au Musée d’Art Moderne Richard Anacréon (MamRA) avec le soutien de la Ville de Granville.
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Rennes, Bretagne, France
— 18 mars 2026
Drapeau blanc dans le cadre de l’exposition « Portraits de l'époque de la dictature »,
performance publique et manifeste présenté à l’Université Rennes 2.
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MANIFESTE
Vous m’appelez russe ?
Je suis né au crépuscule de l’URSS.
Mais ce n’était pas la Russie c’était une immense prison.
Dans cette prison vivaient des peuples de nombreuses nationalités :
Ukrainiens, Arméniens, Azerbaïdjanais, Kazakhs, Lituaniens, Lettons, Estoniens et bien d’autres.
Mes ancêtres ont été victimes de répressions sans raison particulière,
comme des millions d’autres sous le régime de Staline.
Depuis ma jeunesse, j’ai défendu l’idée d’un avenir européen
et la nécessité de reconnaître les erreurs de l’histoire
afin de donner à mon pays une chance de changer.
Mais année après année,
la Russie a construit, à travers la propagande,
un mythe destiné à nourrir ses ambitions revanchardes.
À dix-sept ans, j’ai refusé la conscription
pour m’engager dans le bénévolat et des actions communautaires.
Je ne voulais pas prêter serment
à un État qui pratique le chauvinisme impérial
et qui dissimule encore la vérité sur les répressions staliniennes.
Au bureau de recrutement militaire, on m’a proposé « un grand honneur »
: servir dans le régiment du Kremlin
en raison de ma taille
et de la couleur claire de mes yeux.
J’ai refusé par principe.
Je ne pouvais pas prêter serment
à un pays qui n’est pas capable d’être honnête avec son propre peuple.
Après ce refus, on m’a dit qu’on « briserait ma vie ».
Le médecin de la commission militaire
m’a immédiatement attribué un diagnostic psychiatrique
qui limitait mes droits.
La psychiatrie punitive est un héritage de l’URSS :
des diagnostics sont attribués à ceux qui déplaisent au régime
afin de garder un contrôle total sur eux
et de pouvoir les interner ou les torturer
sans reconnaître officiellement un procès politique.
C’est ainsi que le pouvoir vous marque
pour vous maintenir dans la peur.
De nombreux dissidents, artistes, intellectuels et opposants politiques
sont passés par ce système.
Malgré ma formation juridique,
les ascenseurs sociaux m’étaient désormais fermés.
Je me suis tourné vers les disciplines artistiques.
Nous voulions changer notre pays.
Nous sommes descendus dans la rue,
nous avons manifesté,
parlé dans les médias.
Mais la Russie a choisi un autre chemin
: celui de justifier ses échecs
par un revanchisme dirigé contre l’Occident.
Au fil des années du pouvoir de Vladimir Poutine,
la propagande a attisé la haine,
et le régime est devenu de plus en plus agressif
envers ceux qu’il considère comme des ennemis
à l’intérieur du pays comme à l’extérieur.
L’année 2022
et l’invasion à grande échelle de l’Ukraine
ont divisé ma vie
comme celle de tant d’autres
en un avant et un après.
Toutes mes pires craintes se sont réalisées.
Tout ce contre quoi je m’étais opposé lorsque je vivais en Russie
est devenu réalité.
Les frappes contre les villes ukrainiennes.
Les purges politiques.
Des peines de prison pour un simple « like » sur les réseaux sociaux.
Des millions de victimes après des années de guerre.
Des condamnations pour avoir prononcé le mot « paix ».
Vous m’appelez russe ?
Mais je crains de ne plus avoir de drapeau.
Je ne peux pas me reconnaître
dans un drapeau sous lequel on bombarde des villes ukrainiennes.
Mon drapeau est blanc.
— Vlas Kuzma